mercredi, mai 31, 2006

Viens manger, mon frère!

Jeudi soir, après notre célébration eucharistique, pour gagner une demi-heure "libre", je me suis précipité vers l'ascenseur pour aller terminer un travail de recherche que je devais rendre le lendemain. C'est alors que Dieudonné, un confrère de la communauté, me dit d'une voix suffisamment amicale et péremptoire à la fois: "Hé, dis, allons manger!" Je me suis défendu en lui disant : "Je viens, merci. Je vais éteindre l'ordinateur". Mais en vérité il m'a vaincu et je suis resté frappé par ce que j'ai perçu de son attention. Je me demande s'il se rend compte de ce qu'il m'a transmis en m'invitant à aller manger quelque chose.

Ce petit épisode en est un parmi de nombreux signes quotidiens d'attention, de sensibilité, de proximité et d'amour fraternel qui, mine de rien, me donnent la preuve visible qu'il est important de commencer par nos proches si nous voulons aimer le monde entier. Se rendre compte qu'un confrère, qu'une consoeur, qu'un jeune de la paroisse etc., a besoin de quelque chose ou se préoccupe trop pour sa santé, pour ses examens, pour son travail ou pour quelque situation dont on sait plus ou moins la densité, ne signifie pas autre chose sinon la mission de charité qui est le dénominateur de tout charisme et de toute oeuvre authentiquement chrétienne. L'exemple de Dieudonné m'a rappelé deux choses fondamentales qui redessinent en fait mon expérience chrétienne et educative: la joie et le devoir d'aimer, d'une part, et l'incommensurable évidence que Quelqu'un là-haut, et quelques-uns ici-bas, m'aiment et remercient le ciel de m'avoir créé. Comme dit la chanson, "aimer et se savoir aimé".
Mais la frénésie des engagements quotidiens nous laisse-t-elle "le temps" d'aimer? Ne suis-je pas en train de faire une lecture subjective trop philosophique - ou trop philanthropique - d'un "détail" qui ne signifie probablement rien d'extraordinaire pour celui qui l'a occasionné?
Père Alphonse, salésien
(Pour écouter ma station radio internet, cliquer ici)

jeudi, mai 25, 2006

"L'enfant aussi est une personne" (Dolto)

Les images qui ont choqué

Je vous ai fait voir les images sur cet enfant iranien dont on écrase le bras avec une voiture. Je demande pardon à ceux qui ont le coeur fragile, mais je me limite à remettre ici la photo principale de cette "action", mais j'explique tout d'abord que selon l'auteur de ces photos (un certain Siamak Yari), ce n'est pas une punition infligée à l'enfant (ouf!!! on est soulagé); ce n'est pas non plus au nom d'Allah qu'il a fait cela (encore que ce n'est pas lui, mais un spectacle devant un grand public). Là encore on est doublement soulagé, surtout lorsqu'on sait qu'au nom de Dieu, il y a des choses auxquelles on ne doit pas déjà penser. Pour ceux qui pensent quoi. Alors, de quoi s'agissait-il, si ce n'est pas vrai que l'enfant (de 8 ans) a volé du pain dans un marché?
Eh bien, c'est simple. Siamak Yari, le photographe, dit qu'il s'agit d'une "démonstration de force" comme on peut en voir d'autre styles (un homme qui tire un camion ou un avion, etc.). Et alors certains nous ont transmis uniquement les premières images de manière à produire un "pamphlet" sur les musulmans, surtout de ce pays qui menace de déclencher une guerre mondiale. La première conclusion pourrait donc nous faire constater qu'il existe, selon les cultures, des tours de force et des "jeux" qui ne sont pas toujours faciles à regarder de la part de ceux qui ne sont pas habitués. J'expose la chose de cette façon parce que j'ai accepté moi aussi la nouvelle de la punition au nom de la loi islamique comme je l'ai reçue, donc sans vérification. Cela dit, la photo du moment que "tout le monde attendait" ce jour-là, est l'image n° 4 (ci-dessus).
Pour nous consoler, Yari expose aussi les photos de l'enfant (le héros?) après le spectacle, et l'on devine que l'autre bras (gauche) qui a supporté la voiture, va bien. En plus, l'enfant est en train de prier, disons, de rendre gloire à Celui qui l'a rendu si fort!!!
On aurait bien voulu voir le bras gauche de l'enfant pour nous rassurer, mais... bon...
Ceci suffit pour relativiser la question telle qu'elle parait, bien qu'il faille dire qu'en vérité, rien ne change dans cette triste réalité si l'on tient compte de deux détails que je voudrais élever à un niveau plus général de réflexion du point de vue pédagogique et religieux:
a) Utilisation de l'enfant:
Il existe encore des situations au monde où l'on exploite un enfant pour l'avantage d'adultes assoiffés de pouvoir, de succès, de plaisir, d'argent et de tout ce que vous voulez. Ici, ce n'est qu'un exemple, puisque le spectacle de l'enfant rapporte de l'argent à ces adultes qui le contraignent à entrer sa main gauche sous la voiture. Il suffit de voir le bras de l'adulte qui maintient celui de l'enfant. "Mon vieux, tu ne vas pas enlever la main à la dernière seconde, ok?". Mais on fait "tout" pour montrer qu'on se soucie de l'enfant: on met une serviette en-dessous du bras, on ralentit la vitesse de la voiture. Mais dans les deux cas, c'est encore cruel. On préserve le bras pour les prochaines fois, et ceux qui étudient la physique savent que la voiture pèse davantage sur le bras quand elle va doucement. Mais en fait je voudrais dire que nous sommes tous complices. Pourquoi? Eh bien qui de nous n'a jamais tiré sa supériorité et son orgueil en utilisant la faiblesse des plus jeunes et des plus fragiles? Combien de couples ne veulent-ils pas un enfant comme "preuve" et signe visible de leurs sentiments? L'enfant n'est plus alors considéré comme une personne, un sujet, mais comme un "objet" au sens philosophique au moins. Objet d'amour peut-ètre, mais d'un amour qui fait du bien à celui qui aime et pas d'emblée à celui qu'on dit aimer. Ne dit-on pas parmi les femmes modernes qu'il faut avoir "mon enfant quand je le veux et comme je le veux"? On appelle cela la liberté de la mère. On dirait la liberté de Dieu, celle de disposer de la vie de l'autre (l'enfant) comme si elle était ma création. On sait aussi que 85% des abus de mineurs, surtout sur le plan sexuel, viennent des membres ou des amis de la famille. Pour taquiner mes amis Italiens, je leur dis souvent que c'est probablement pour cela qu'ici en Italie il y a maintenant plus d'animaux dans les foyers (19 millions) que d'enfants (14 millions) ? Pourquoi pas? Protéger les enfants en leur épargnant 'ce spectacle horrible qu'est la vie', ou en les intoxiquant à peine sont-ils conçus. "Pour qu'ils ne souffrent pas après"!!! Je ne veux pas continuer de provoquer, parce qu'il existent des situations dans lesquelles le choix de garder un enfant n'est facile pour personne. Parlons de nous aussi, religieux et pasteurs; nous pourrions devenir plus sensibles à la fragilité de ceux qui sont souvent suffisamment blessés par leur histoire familiale pour ne demander que l'ombre d'un père, la présence maternelle d'une religieuse, le climat d'une église qui leur semble une famille. Ce n'est pas toujours le cas, hélas. Et Jésus a beau continuer de crier: "Mais laissez les enfants venir à moi!", nous pourrions bien nous appliquer, sans le vouloir je crois, à les éloigner de lui, par nos humeurs, nos maladresses et notre indifférence. Parfois, leur regard peut susciter toutes les regressions possibles vers l'enfant que nous étions autrefois, ou la projection dans une paternité qui n'est pas suffisamment pédagogique et mature. Je souligne seulement les risques, afin de nous interpeler sur la délicatesse de notre responsabilité envers les enfants. Mais on n'est pas si méchants que ça, en réalité. On le sait. Nous voyons et nous croyons que bien souvent, si ce ne n'était pas pour quelques cas que tout le monde déplore, la tendance commune des éducateurs responsables est de respecter l'enfant et de lui assurer le minimum (donc la vie, pour commencer) d'abord et de l'orienter par l'éducation et le respect quasi religieux vers une citoyenneté responsable et épanouie.
b) Au nom de... l'argent
Pour finir, la seconde dimension douteuse de cet épisode met en lumière que ce n'est pas au nom de Dieu que l'on fait ces spectacles de mauvais gout. Soit. Disons plutot que c'est toujours pour un autre "dieu", puisque c'est pour de l'argent. Et souvent entre les deux, on connait bien des confusions. La question m'interpelle personnellement parce que je reconnais que la pauvreté matérielle amenuise parfois (je dis parfois) la frontière entre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas, entre la légitimité d'une finalité et la "catholicité" des moyens. Tout dépend aussi des contextes, car ce qui est permis ici peut s'interdire ailleurs. Mais j'ai dit "parfois" parce que les pauvres sont souvent plus attentifs aux relations, aux choses simples de la vie, tandis que certains riches seraient bien loin et du bonheur (bizarrement) et de la sainteté. C'était une parenthèse. Pour revenir à notre spectacle, si l'on se soumet au dieu argent, il devient alors "normal" qu'à l'enfant on ne donne ensuite qu'un bout de pain (qui n'est donc pas volé, mais mérité, gagné par la sueur de son... bras), tandis que les sommes encaissées finissent dans la poche d'adultes qui ne sont probablement pas ses géniteurs (managers, techniciens du son, vendeurs de billets etc)? Et s'ils sont ses parents, vous voyez bien que l'enfant est alors vendu, pour ne pas dire prostitué, par les grands et par ceux et celles qui "jouissent" d'un tel spectacle. Jésus disait que l'argent nous oblige à un choix, non pas entre l'avoir et ne pas l'avoir - car l'argent peur servir - mais justement entre "le servir" et "s'en servir". Quand je soumets mon frère, ma soeur, mon fils, mon père, à des activités qui violent son intégrité et sa liberté (qu'est-ce que cela veut dire dans chaque mentalité, c'est à voir), je choisis de servir l'idole de l'argent. Et comment puis-je encore lever les poings si d'autres bafouent le nom de Dieu alors que je suis le premier idolatre dans mon quotidien?
Bafouer la dignité d'un enfant, c'est déshonorer son créateur et compromettre l'avenir de l'humanité; c'est poser les bases d'un univers sans sourires et sans joie. Que nos enfants soient doués, plus doués que nous d'ailleurs, il faut en rendre gloire à Dieu. Mais qu'on en profite pour en tirer du bénéfice, ce n'est vraiment plus de la sagesse, ou si c'en est une, elle semble trop douteuse pour promettre une humanité plus noble.